1998 – 2018 : 20 ans déjà…

Pour beaucoup, l’année 98 est celle de la victoire de l’équipe de France lors de la Coupe de Monde de football mais pour moi, 1998 demeure avant tout celle de la révélation. Dans l’insouciance de mes 25 ans, je me suis laissé convaincre par celui à qui je dois aujourd’hui mon parcours cycliste de prendre part à Bordeaux Paris. Avec humilité et beaucoup de détermination, j’ai suivi à la lettre les conseils de mon maître à rouler de l’époque, l’albenassien Philippe Reynaud, vainqueur en 1996 de Bordeaux Paris en tandem associé au lyonnais Alain Boutoux. Epreuve d’une autre temps pour certains, défi personnel pour d’autres, Bordeaux-Paris n’en était pas moins une épreuve à part au même titre qu’un Paris Brest Paris. Un marathon de la route, où l’on se bât avant tout contre soi-même pour voir enfin se réaliser un rêve qui vous hante l’esprit durant les longs mois précédant le départ.

J’ai donc découvert cette épreuve en 98 et j’y suis revenu en 2000 puis une 3e fois en 2014 avant qu’elle ne disparaisse à nouveau mais cette première expérience m’a marqué à jamais. Ces quelques lignes que j’avais écrites dans l’euphorie de mon arrivée en sont l’illustration, même s’il fut bien difficile de retranscrire par écrit toutes les sensations et les émotions si intenses que m’ont procurées ces 20 heures de vélo.

Cap sur la Gironde… Vendredi après-midi, le trajet vers Bordeaux s’effectue sans encombre sous un soleil de plomb qui laisse présager un week-end chaud, très chaud même…

Le départ fixé le samedi à 14 heures autorise une matinée de décontraction avant de prendre la direction de la place des Quinconces d’où sera donné le départ. Dernières vérifications et mises au point entre les coureurs et leurs assistances.

13h30 : la chaleur a envahi les bords de la Garonne et c’est dans une ambiance toute particulière que je savoure cet ultime moment de bien être à l’ombre des platanes. Quoi qu’il arrive dans les heures suivantes, j’ai le sentiment profond qu’une partie de mon défi est gagné. Accompagné de mes 2 fidèles compagnons d’entraînement expérimentés, Philippe Reynaud et Jean Louis Bay, nous nous rendons sur la ligne de départ en toute quiétude. le simple fait de me retrouver là me procure un plaisir inouï et m’ôte toute angoisse.

14h 30 : cette fois c’est parti ! en route vers Paris…

La traversée de Bordeaux et de ses faubourgs s’effectue sous une canicule qui va nous accompagner jusqu’à la nuit. Au bout de quelques minutes, l’eau de nos bidons n’est plus qu’un désagréable bouillon qui assèche la gorge et empatte désagréablement la bouche. Au fil des kilomètres et au gré des villages traversés, une véritable valse de bouteilles d’eau tendues par les spectateurs présents sur le bord de la route s’installe au cœur du peloton. Chacun tente tant bien que mal de s’hydrater et de s’asperger pour faire face à cette terrible chaleur.

Les 140 kms qui nous séparent du premier contrôle de Ruelle sont malgré tout avalés sur un rythme relativement soutenu, si bien que l’on s’y présente à seulement 25. Une série d’accélérations quelques kilomètres plus tôt nous a en effet propulsé à l’avant.

Chacun se saisit de son ravito et nous voilà déjà repartis en direction de l’Isle sur Jourdain, point de contrôle N° 2 situé au km 233.

La chaleur est désormais plus supportable et notre groupe progresse sur un tempo toujours aussi régulier. Au fil des kms, nous perdons régulièrement des unités et c’est seulement à 9 que nous nous présentons au second contrôle derrière un valeureux toulousain qui a faussé compagnie au peloton depuis le 90ème kilomètre.

On profite pleinement de la longueur du jour à cette période de l’année et ce n’est qu’au contrôle n°3 de Chauvigny qu’il est temps de s’équiper pour la nuit. A partir de là, la course prend une autre physionomie. Une certaine angoisse commence à m’envahir car je n’ai encore jamais eu l’occasion de rouler la nuit. Je découvre alors des sensations particulières dont celle de ne ressentir le profil « qu’ à la pédale  » sans jamais parvenir à distinguer le sommet des petites côtes ou la fin des descentes. J’ai d’autre part comme l’impression étrange qu’une sorte de cocon s’est installé au-dessus de nous. Tout est si calme, si différent de ce que l’on éprouve en plein jour…

Parfois, dans les villages que nous traversons, quelques joyeux noctambules réunis à l’occasion de la fête de la musique sont là pour nous encourager.

Soudain, peu après minuit, notre petit groupe s’agite très nettement.

Sans que personne ne s’en rende compte, un de nos compagnons de roue vient de nous fausser compagnie.

Arc-boutés sur nos machines nous voilà fonçant à travers la nuit pour essayer de le rejoindre. Pour la première fois depuis le départ, j’éprouve de sérieuses difficultés à suivre ce train d’enfer. Mes jambes me paraissent lestées de plomb. J’ai la gorge en feu. Une seule idée me hante l’esprit : m’accrocher coûte que coûte , ne pas quitter ce groupe sous peine de me retrouver seul dans la nuit. Tel la petite chèvre de monsieur Seguin je suis déterminé à lutter de toutes mes forces jusqu’à ce que pointe le petit jour.

2h15 : Noyers, contrôle n°5, kilomètre 395.

Je descends péniblement de mon vélo pour aller faire pointer ma carte de route. Tel un zombi sorti de nulle part je prends mécaniquement le ravitaillement que l’on me tend et nous voilà déjà reparti après un arrêt express. Nous doublons régulièrement des concurrents engagés en 36 heures, mais ne parvenant pas reprendre du temps sur l’homme de tête, le groupe opte pour une vitesse de croisière qui permet à tous de ménager ses forces jusqu’à Orléans.

Orléans, 4h20 J’ai beau scruter les abords du gymnase qui abrite le contrôle, je ne vois pas mon assistance. Le groupe se remet rapidement en selle et je me résous à repartir avec eux sans avoir été ravitaillé. Philippe et Jean Louis me font passer quelques barres énergétiques tout en essayant de me rassurer. Le jour commence alors à peine à se lever et malgré mon inquiétude je ressens cependant un certain plaisir. Cette nuit est passée tellement vite ! Pour autant, pas question de se laisser aller, la route est encore longue !

Cependant, lorsqu’une violente accélération se produit à l’avant de notre petit groupe je reste sans réaction. Littéralement figé, je regarde passer une à une les voitures suiveuses puis plus rien…

Sans vraiment comprendre ce qui vient de se produire me voilà seul sur une interminable ligne droite. Je suis dans le brouillard le plus complet. Je ne sais plus trop où j’en suis. Tant bien que mal j’essaie de rassembler mes dernières forces pour rallier le prochain contrôle où j’espère bien retrouver mon assistance.

Il est 6h10 lorsque je parviens à Autruy sur Juine. Mon assistance est bien là, mais je n’ai même pas la force de lui demander ce qui s’est passé à Orléans. Je fais pointer pour la dernière fois ma carte de route dans un petit bistrot où sont attablés de nombreux cyclos autour de cafés, chocolats et autres croissants frais.

Les poches à nouveau pleines de gels énergétiques, j’enfourche mon vélo et me voilà reparti… dans la mauvaise direction ! En effet, au bout de 3 ou 4 kilomètres je m’étonne de ne plus voir les flèches du BPR. J’opte alors pour retourner à Autruy où je m’engage enfin sur le bon itinéraire.

A ce moment là je ne pense plus à rien. Je pédale machinalement sans trop savoir où je navigue. Je profite d’un groupe de cyclos engagés en 36 heures pour me refaire une santé puis au fur et à mesure que le soleil brille je ressens de meilleures sensations. Je quitte alors le confort de ce petit groupe de cyclos pour repartir seul vers l’avant. J’ai comme retrouvé un deuxième souffle et je progresse à nouveau sur un bon tempo. A la sortie de la forêt de Fontainebleau je sais que le plus dur est derrière moi. La proximité de l’arrivée me fait oublier toute sensation de fatigue , je ressens au contraire une grande excitation aux effets magiques !

Au fur et à mesure que je me rapproche des Clayes sous Bois j’éprouve des sensations uniques, une euphorie toute particulière me saisit. A cet instant précis j’ai comme l’impression d’avoir des ailes !

10h26 : Les Clayes sous Bois.

Ca y est ! voilà enfin cette ligne d’arrivée à laquelle j’ai tant pensée. Encore, 50 mètres, 10 mètres, 1 mètre, je suis au bout de mon rêve…  Après un peu plus de 640 kms et près de 20 heures passées sur le vélo, je n’ai qu’une seule envie : revenir.

Non seulement je reviendrai mais surtout, je continuerai à rechercher ces sensations uniques que procurent la pratique des longues distances, qui au début des années 2000 reste très confidentielle où très connotée cyclotourisme. Il faudra attendre encore quelques années pour voir se développer l’esprit du « bikepacking » et de l’ultra-randonnée. Ma progression dans cet univers si particulier et si personnel des efforts aux longs cours prendra encore quelques années durant lesquelles le cyclosport « authentique » m’offrira un terrain de jeu propice à mon épanouissement avant que je ne m’en détourne définitivement.

20 ans après ma première participation à Bordeaux Paris, j’éprouve toujours la même excitation à l’idée de prendre part à de folles aventures tel un cadet qui accroche son premier dossard. Même si j’ai acquis une solide expérience, j’apprends encore, saisons après saisons, à mieux me connaître et à optimiser ma pratique pour franchir de nouveaux paliers. Je me plais également à partager ma passion avec d’autres adeptes du vélo « autrement » au sein de l’association Cyclosportissimo qui s’apprête à vivre sa 3e saison. Ce regroupement d’ultra-randonneurs confirme plus que jamais cette citation de David Lyle Boren :

Les défis vous font découvrir sur vous-même des choses que vous ne soupçonniez pas. C’est ce qui vous grandit et vous pousse au-delà des limites.

Très bonne saison à toutes et à tous.

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Une réflexion au sujet de « 1998 – 2018 : 20 ans déjà… »

  1. Un petit soupçon de nostalgie avant de passer la plaque vers de nouvelles aventures … Je te souhaites une santé au top pour plein de kilomètres heureux en 2018 !!! Sans oublier le partage avec les amis et le réconfort de ta petite famille.

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